Le génie de Fred Pellerin ou quand le conte faire rire André Lemelin Fred Pellerin est un conteur et, en ce qui me concerne, un conteur exceptionnel (l’animateur des « Dimanches du conte », Jean-Marc Massie, l’a déjà qualifié de « petit Mozart du conte »). Tout le monde (ou presque) l’aime, voire l’adore : le public est enchanté et les journalistes, à l’affût de la dernière tendance « in », l’encensent aveuglément, de telle sorte qu’il faut être un ermite pour ne pas en avoir entendu parlé. Si le renouveau du conte au Québec a donné un coup de pouce à l’ascension de Fred Pellerin, ce dernier est en train de lui remettre le change avec des intérêts généreux. Or, Fred Pellerin fait rire, beaucoup rire, voire rire un peu trop selon certains. L’automne dernier, Michel Faubert s’est inquiété du danger que « l’humour devien[ne] un peu le virus dangereux du conte ». Dans le milieu du conte, « ça » jase beaucoup et le « phénomène Pellerin » suscite, selon les uns ou les autres, admirations, interrogations, déceptions… Et voilà que, dernièrement (« C'est bien meilleur le matin », 9 janvier 2006), Claude Meunier parlait des jeunes humoristes et y associait pêle-mêle le conteur Fred Pellerin et les Denis Drolet. Ce n’était qu’une question de temps avant que ne soit lancée la question à mille piastres : Fred Pellerin est-il toujours un conteur ou est-il devenu un humoriste ? Le génie de Fred Pellerin Que nous raconte donc Fred Pellerin ? Comme beaucoup de conteurs (Claudette L’Heureux qui nous cause de Maniwaki, Denis Gadoury de Saint-Thomas, Bryan Perro de St-Jean-des-Piles…), il nous concocte des histoires tirées de son village natal, Saint-Élie-de-Caxton, et de son coin de pays, la Mauricie. Ce qui est original, dans son cas, c’est la manière dont il nous en parle : sous la forme d’une bande dessinée qui n’est pas sans rappeler les aventures d’« Astérix et Obélix ». (Dans les deux cas, nous avons un village mythique, un territoire affectif, des personnages typés et récurrents, Astérix, Obélix, Panoramix… versus la belle Lurette, Babine, Dièse…, un contenu qui s’adresse à un public de tout âge, des épisodes autonomes, etc.) Ensuite, à l’instar d’un bon nombre de conteurs, Fred Pellerin superpose les aventures de ses personnages sur des structures de contes traditionnels ; nous nous retrouvons donc en présence de deux lectures simultanées : l’apport de création personnel du conteur et les références à un conte de répertoire. Mais le génie à proprement parlé de Fred Pellerin réside dans sa capacité exceptionnelle non seulement à « broder sur des canevas », ce qui est une caractéristique des conteurs, mais, encore plus, à « jongler avec les images » et à recréer en direct des nouvelles figures narratives (voire même une nouvelle variante du conte), tout en prenant un malin plaisir à jouer avec les mots. C’est dire que là où la majorité des conteurs refont, d’une fois à l’autre, la même histoire, avec des figures ressemblantes, dans un ordre semblable, avec des mots différents, Fred Pellerin peut re-faire une histoire, avec des mots différents, des figures renouvelées, et dans un ordre nouveau. Et en plus, il fait rire ! De quoi rendre jaloux le Pape en personne ! Fred Pellerin est-il un humoriste ? Fred Pellerin fait rire simplement par sa présence, ses mimiques, ses hésitations… Il est « charismatiquement » drôle ou, si vous voulez, il possède un langage corporel naturellement drôle. Cette qualité d’être simplement présent et de communiquer le rire vient maximiser cette propriété essentielle de l’art du conteur : celle d’être en relation avec l’auditoire. (D’ailleurs, Fred Pellerin la possède tellement qu’il ne se gêne pas pour interpeller le public directement par le nom de la ville où il se trouve ; c’est ainsi, qu’à Longueuil, il s’adressera à la foule : « Alors, Longueuil, tu me suis-tu ? » Et cette dernière de répondre comme si elle était « une »…) Attendu que les clowns, les contorsionnistes, les mimes, etc. communiquent avec un langage corporel et, même si certains peuvent être drôles et que d’autres font beaucoup rire, on s’entend pour ne pas confondre leur pratique avec l’humour ; de toute évidence, ce n’est pas de cette manière que Fred Pellerin pourrait être qualifié d’humoriste mais plutôt par le contenu de ses contes et la forme de ses images. Mais voilà : le rire ne fait pas l’humoriste ! Si le conteur et l’humoriste ont plusieurs points en commun (ils sont souvent seuls sur la scène, brodent sur des canevas, sont en relation avec le public…), ils s’éloignent aussi sur d’autres aspects. Je soulignerai la différence la plus évidente : le conteur est conditionné par un procédé narratif oral (raconter des histoires : contes, récits, légendes…) et ses effets peuvent être multiples : rire, réflexion, toucher l’imaginaire… ; l’humoriste, quant à lui, est conditionné par un effet, le rire, et ce sont ses procédés qui peuvent être nombreux : monologues, imitations et, pourquoi pas, le conte ! L’un est soumis à un procédé, le conte, et l’autre à un effet, le rire (même si le rire, à son tour, peut générer des réactions : divertissement, réflexion, catharsis…) En cela, si le conteur veut raconter une histoire drôle (tant par le contenu des contes ou la forme des images), il reste un conteur à part entière, son procédé (le conte) précédant son effet (le rire). D’ailleurs, il y a une multitude de contes traditionnels drôles, comme il y a des chansons à répondre qui font rire (pourtant, dans le second cas, on ne se demande pas si le chanteur est un humoriste. On peut en dire de même du théâtre de Guignol et de la Commedia dell’ arte). Ce n'est pas le rire, ni sa quantité, ni même sa qualité qui mine le conteur ou qui va le « métamorphoser » en humoriste ; c’est la disparition du procédé « conte » ou sa soumission à l’effet « rire », et c’est en posant la question, « que veut-on faire : raconter des histoires (drôles) ou faire rire (en racontant des histoires) ? », que nous trouverons des réponses (différence qui n’a rien à voir, soit dit en passant, avec une « définition » des genres, sur laquelle je reviendrai plus tard à propos du conteur). * * * Mais voilà, ce qui peut paraître simple dans certains cas ne l’est pas nécessairement dans d’autres car si les notions d’effet et de procédé prennent toute leur signification à un certain niveau, paradoxalement, elles les perdent à un autre, à un niveau d’excellence, là où le procédé et la finalité se confondent, l’une motivant l’autre qui la reconditionne à son tour… Ainsi, par exemple, pour Yvon Deschamps, le monologue devenait rire et le rire monologue. Il en était de même pour les soliloques de Sol (Marc Favreau). Je crois qu’il en est pareillement pour Fred Pellerin. Dans leur cas, il se produit une mutation : la « performance » transcende le procédé (conte ou monologue) et l’effet (rire) et culmine dans une catégorie plus universelle et plus vaste, celle de virtuosité : la « maestria ». Et, quant à moi, rendu là, répondre à la question du genre (conteur ou humoriste ?) est superflu … Questions, commentaires, polémiques ou objections:
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