Le conte ne fait pas le conteur
! André Lemelin
Avertissement Je sais très bien que dans l’exercice manifeste du conteur, les limites ne sont pas aussi tranchées que dans le texte que je propose ici, que dans la définition que j’avance, comme des conclusions que j’en tire. Dans la pratique, il y a des zones grises, des chevauchements, de l’indéfini… Mais dans la réflexion, si l’on veut comprendre et aller au bout des raisonnements, les compromissions ne sont pas les bienvenues : il « faut rêver très haut pour ne pas réaliser trop bas » même si l’« idéal n'est souvent qu'une vision flamboyante de la réalité. » Donc, à ne pas suivre à la lettre, même si peut-être que. Préambule Le conte au Québec est à la mode et les conteurs sont invités sur beaucoup de scènes et tribunes ! Bon nombre d’intéressés veulent devenir conteurs et d’autres tout à coup s’honorent du titre. Du même pas, paraît-il que le conte fait rire diablement et que certains s’en offusquent beaucoup ! En revanche, lorsque le conte se transforme en spectacle, ceux-là mêmes applaudissent très fort. Mais, dans tous les cas, la majorité d’entre eux a oublié de se poser une question fondamentale : « qu’est-ce donc qu’un conteur ? » Je répondrai ici à cette question et la réponse, je l’espère, fera en sorte que nous aurons une meilleure compréhension du conte pour qu’il ne devienne pas n’importe quoi entre les mains de n’importe qui, comme ces spectacles théâtralisés que l’on voit de plus en plus, qui n’ont du conte que l’appellation… 1 Le conte n’est pas à l’abri de l’altération Comme je l’ai laissé entendre dans mon texte Le génie de Fred Pellerin ou quand le conte fait rire , je ne crois (toujours) pas que le conte soit mis en péril par le rire même si ce dernier peut faire en sorte que le conte « drôle » prenne plus de place dans la grande famille du conte. En fait, il y a des menaces plus sérieuses qui planent sur le conte comme le processus complexe de sa commercialisation ou des tromperies plus sournoises comme la confusion (entretenue ou non) entre le conteur et l’interprète de contes. Comme elle le fait avec toutes les activités humaines, la commercialisation affecte le conte en profondeur ; je pense ici aux questions de professionnalisation, de rémunération, de médiatisation, de marchandisation, de théâtralisation, d’industrialisation (« création / production / diffusion »), etc… Mais de tous ces erzats, c’est la spectacularisation du conte, « qui est la transformation d’une soirée (ou matinée ou après-midi) de contes en spectacle de contes », qui est le plus insidieux, car elle altère (« dégradation par rapport à l'état initial ou normal d'une chose ») le conte et abolit la relation que le conteur entretient avec l’assistance. Quant à l’imprécision entretenue entre le conteur et l’interprète de contes, elle laisse supposer qu’est conteur celui qui « dit » un conte, et que lorsqu’un interprète « fait » un conte, qu’il est un conteur, ce qui loin d’être le cas. Or, pour comprendre pleinement en quoi la spectacularisation du conte et la confusion commise entre le conteur et l’interprète de contes affectent le conte, nous ne pourrons pas faire l’économie d’une définition de ce dernier. Je vais donc m’avancer là où beaucoup préfèrent s’esquiver. 2 Prémisses à une définition Si je me suis amusé, dans Le génie de Fred Pellerin ou quand le conte fait rire, à distinguer l’humoriste et le conteur en utilisant les notions utiles (et faciles) de procédé et de finalité, il n’en restait pas moins que je n’y avais pas défini le conteur. Mais alors, qu’est-ce donc qu’un conteur et en quoi se distingue-t-il des autres « artistes » ? Je vais avant tout souligner que, dorénavant, lorsque je parlerai du conte, j’entendrai celui de tradition orale ou traditionnel (qui n’a par conséquent rien à voir avec la littérature écrite - même si un conteur peut aussi être un écrivain, autant qu’un photographe peut être peintre), et lorsque j’utilise le qualificatif « traditionnel », je décris la « manière » de conter et non pas les types ou les contenus des contes. Quant au conteur, je pense à ceux qui étaient là pour divertir et réjouir leur assistance, autant qu’aux griots ou aux conteurs amérindiens (puisque, dans les faits, ces derniers apportaient – délibérément, indirectement et / ou inconsciemment – des modifications à leurs narrations, et que la structure et le contenu des récits se transformaient manifestement de génération en génération). Aussi, lorsque je parlerai du conteur, je le supposai soliste, expérimenté et ayant accumulé avec le temps un répertoire significatif de contes (par distinction à un conteur débutant qui a à parcourir le chemin de l’apprentissage, de l’expérience et de l’accomplissement). * * * Ensuite, je vais mettre de côté deux erreurs communes qui sont de confondre le conteur et l’artiste ou de définir le conteur par son matériau, qui est le conte et les mots qui le forgent. (Je préfère utiliser le terme matériau car il évite la confusion avec les genres de conte - fantastique, animalier - ou le contenu des contes - l’ensemble des significations). Je distingue « artiste » et « conteur », car « un conteur n’est pas forcément un artiste », à moins que l’on utilise le mot « artiste » indistinctement et de façon élargie, ou à moins que le conteur ne fasse le choix « affirmé » de l’être. J’entends par artiste celui « qui pose de façon consciente et déterminée un regard particulièrement lucide, sensible et critique sur le monde auquel il appartient et qui le partage publiquement par les arts ». C’est ainsi que les conteurs d’autrefois ne se définissaient pas comme des artistes alors que des écrivains et peintres le faisaient. De plus, il faut aussi comprendre l’art et l’artiste comme des catégories plus larges (genre) qui regroupent différentes pratiques (espèces) : théâtre, peinture, danse… Ainsi, tenter de définir le conte avec des qualités propres aux artistes revient à lui attribuer des qualités génériques, ce qui est bien loin de le caractériser. C’est parce qu’un conteur n’est pas nécessairement un artiste que je parlerai du conte comme un savoir-faire (« habileté acquise par l'expérience et par l'apprentissage ») et non comme un art. En second lieu, une autre erreur que l’on fait couramment est d’affirmer que celui qui « dit » un conte est un conteur. Or, on ne définit pas une pratique (artistique ou autre) exclusivement par son matériau (qui est le « type de matière qui entre dans la construction d'un objet fabriqué » ; ici, le conte et les mots qui le forgent) mais aussi par la « forme » et la « manière » de s’approprier et de donner ladite matière. Définir le conteur exclusivement par son matériau, c’est soit nier le savoir-faire spécifique du conteur ou employer le mot « conteur » au sens très extensif du terme et, par là, en faire une pratique indistincte. Pour définir le conte, il faut le faire à la fois par « son matériau et par son savoir-faire » et cette définition, nous en conviendrons, devra être à la fois assez large pour inclure les conteurs et à la fois assez pointue pour exclure les autres pratiques, dans le but simple de les différencier et non pas de les cloisonner ou de les mettre sur une échelle de valeurs. 3 Définition du conteur En acceptant que, en plus de son matériau, le conteur possède un savoir-faire original (supposant l’apprentissage de certains procédés et l’acquisition d’habiletés) se déroulant dans un contexte particulier, le conteur est…
Cette définition, telle qu’elle, ne doit être et n’est applicable, en tous ses éléments, qu’au conteur et à personne d’autre, et le conteur doit répondre (à différentes valeurs, selon les conteurs) à tous ses éléments (bien que chacun d’eux pris individuellement n’est pas spécifique au conteur, puisque c’est leur combinaison qui est unique). 4 Commentaires sur les éléments de la définition Pour bien comprendre les éléments de la définition et l’éclairage qu’ils nous apportent sur notre compréhension de ce qu’est un conteur, comme de ce qu’il n’est pas, je vais la reprendre en numérotant un à un ses éléments et en ajoutant quelques précisions ; ainsi nous serons en mesure de mieux suivre les commentaires ci-dessous. La définition étendue se lit alors comme suit : le conteur est…
* * * 1. Retenir un conte : transmission et création Traditionnellement, par le canal du bouche à oreille, le conte se transmet et la légende se transforme ; quant au récit de vie, il s’invente ; aucun d’eux n’est appris mais ils sont entendus, lus (à l’époque actuelle) ou créés, et certains sont gardés en mémoire en vue d’être contés (après avoir été mémorisés par répétitions orales et transformés en canevas). La transmission orale faisait et fait toujours que le conteur n’apprend pas mot à mot le conte entendu mais qu’il le rappelle à sa mémoire et qu’il finit par l’apprendre en se le répétant oralement ; il en résulte ainsi une réappropriation (voir l’élément suivant). Ensuite, la transmission des contes s’est élargie avec la lecture et l’écriture, et l création côtoie de plus en plus le répertoire. Je me permets de penser que, même si bon nombre de conteurs trouvent leurs contes dans les livres ou les écrivent, cela n’affecte pas le savoir-faire du conteur tant qu’est respectée la réappropriation par répétitions orales et le brodage sur canevas, puisque l’important n’est pas comment les contes sont « acquis » mais comment ils sont « appris » pour être « redonnés ». (Ainsi, pour un texte écrit, il s’agira, après la lecture, non pas de l’apprendre mot à mot, textuellement, mais de « rappeler à la mémoire » l’histoire lue une ou quelques fois pour la reconstruire sous la forme d’un canevas mental par répétitions orales.) 2. Le matériau : le conte Le matériau du conteur est une narration orale (les mots qui la forgent), et cette narration est une suite d’événements et / ou de faits réels ou imaginaires qui peut s’exprimer sous la forme de contes, de récits, de légendes, de mythes… que je l’appelle tout simplement « contes ». En ce sens, puisque le conteur tout comme le comédien, le diseur, l’interprète… peuvent partager le même matériau, c’est-à-dire le conte et les mots qui le forgent, ni le conte et ni le simple fait de le « dire » ne suffisent pour caractériser le conteur ; en plus du matériau, c’est la « manière » de le faire sien (mémorisation par répétitions orales) et de le rendre oralement (brodage sur canevas) qui sont déterminants. Pour bien comprendre en quoi la « manière » est décisive, on peut prendre l’exemple du chant : le fait de « dire » une « chanson » (« texte chanté sur un air de musique ») ne fait pas de quelqu’un un chanteur, c’est le fait de la chanter qui l’assure : la manière, qui est le savoir-faire, c’est-à-dire la chanter (« émettre avec la voix des sons modulés et musicaux ») est aussi déterminant (et peut-être même plus) que le matériau que sont les mots qui forgent le texte de la chanson. 3. La réappropriation Le conteur n’apprend pas mot à mot ses contes, il entend, lit ou compose un conte et se le réapproprie (l’apprend, le fait sien) par le procédé de « répétitions / additions / suppressions ». Le procédé de « répétitions / additions / suppressions » se déroule ainsi : le conteur rappelle à la mémoire l’histoire entendue, lue ou créée et la répète pour l’apprendre et la reconstruire mentalement par séquences d’images ; au fil des répétitions orales, le conteur ajoute des passages là où il ne peut se rappeler de certaines parties de l’histoire et / ou en enlève là où le contenu ne correspond pas à sa personnalité, à sa parlure, etc. En bout de ligne, il y a eu réappropriation. En fait, nous pourrions dire que la réappropriation est au conteur à peu près ce que l’improvisation est au jazzman, et que les contes réappropriés ressemblent à la manière dont les standards sont construits en jazz où il s’agit à la fois d’un « hommage au compositeur originel, et d'un exercice de style où le musicien s'en démarque, faisant preuve d'originalité et d'initiative ». C’est d’ailleurs la réappropriation qui a permis que l’on retrouve aujourd’hui au Québec des centaines de versions de Rose Latulippe qui s’inspirent du même thème et pourtant qui sont traitées à chaque fois de façon originale ! 4. Le brodage sur canevas Le conte réapproprié reste à l’état d’un « canevas mental détaillé » (que sont les images mémorisées du conte entendu, lu ou créé) sur lequel le conteur brode avec ses mots pour forger la narration de son conte. En d’autres termes, le conteur donne son conte « presque toujours semblablement » (successivité des images du canevas) ; bien que, selon les fois, il peut le faire avec des ajouts, retraits, oublis, inversions, en une version plus longue ou plus courte, avec d’autres mots, etc. Même si le conte, avec le temps et à force de le conter, se précise (comme un sentier dans les bois se dessine à force d’y marcher), le conteur n’a jamais appris du texte, mais a trouvé des mots pour illustrer ses séquences d’images mentales ; ainsi, le conte demeure « ouvert » et susceptible de se transformer (oublis et additions) au fil du temps. Le canevas permet de faire la différence entre l’improvisateur et le conteur : l’improvisateur développe ses idées sans support thématique en même temps qu’il improvise, il invente « en direct » une trame, une histoire, etc. ; le conteur brode sur un cavenas connu : le début, le déroulement et la fin du conte sont fixés, ce sont les mots qui sont à dire et l’assemblage des images qui peuvent varier. Évidemment, le conteur, s’il n’improvise pas son conte, a tout le loisir d’inventer à l’intérieur de celui-ci en développant ses images. 5.L’identité Le conteur, lorsqu’il conte ses histoires, reste identique à lui-même, c’est-à-dire qu’il demeure unique, invariable et caractéristique ; il ne joue pas, ne se prend pas ni ne devient quelqu’un d’autre. L’identité aide à faire la différence entre le comédien et le conteur : le comédien joue un personnage, devient quelqu’un d’autre (le personnage qu’il joue) ; le conteur reste le même et conte l’histoire d’un personnage (même si, « occasionnellement », il peut jouer ou emprunter la voix d’un personnage). C’est aussi l’identité qui nous permet de faire la différence entre un conteur qui donne un récit de vie et un comédien qui fait un monologue. Le monologue est le « discours qu'un personnage seul en scène se tient à lui-même » devant des spectateurs alors que le récit est une narration que le conteur partage avec l’assistance. Bien sûr, le conteur et le monologuiste disent une histoire au « je ». Or, le premier conte un récit dont il a été témoin, dont il a pris connaissance ou qui lui est arrivé (en réalité ou en invention ; dans le second cas, nous serons près de la menterie) ; le monologuiste joue un personnage qui nous relate sa vie de personnage. Le comédien devient quelqu’un d’autre (un personnage) ; le conteur reste lui-même. (C’est, entre autres, pour cette raison que la grande majorité des Contes urbains du Théâtre Urbi et Orbi sont en fait des monologues urbains et non pas des contes, et que ceux qui les interprètes sont des comédiens et non des conteurs !) 6. La relation La « relation » entre le conteur et l’assistance est une « coexistence » directe, personnelle et vécue. La coexistence est le fait d’être ensemble, hic et nunc ; c’est une relation humaine partagée, et c’est pourquoi elle est directe et non médiatisée (par un support : film, télévision, disque…), personnelle, car elle se déroule entre des personnes rapprochées et individuées (et non pas face à une foule monolithique et anonyme) et vécue puisque qu’on assiste à la soirée de contes plutôt qu’on ne le regarde. La coexistence directe, personnelle et vécue exige, par sa nature, qu’il n’y ait (idéalement) pas d’obstacle entre le conteur et l’assistance. C’est dire que tout ce qui peut affecter la relation dans une situation contée sera considéré comme préjudiciable, car toute dégradation de la relation transforme la coexistence directe, personnelle et vécue entre un conteur « et » une assistance en une situation indirecte, impersonnelle et passive, en une contemplation d’un conteur « par » des spectateurs. La relation n’est rien de moins que la « vitalité » du conte et détermine le contexte dans lequel une soirée de contes se déroule. 7. L’assistance L’assistance est un « ensemble des personnes assemblées en un lieu qui prennent part à quelque chose ». C’est la relation, qui est une coexistence directe, personnelle et vécue, qui nous fait parler d’une assistance plutôt que de spectateurs. Dans une assistance, les personnes présentes prennent part à l’activité et sont agissantes (comme lorsqu’on porte assistance à quelqu’un, qui est l’action d’aider ou de secourir). L’assistance supporte le conteur lorsqu’il brode avec ses mots sur le canevas de son conte et l’accompagne pour faire en sorte que cette rencontre se réalise pleinement. C’est l’expérience qui fera de l’assistant une personne familière, avertie et compétente qui pourra appuyer le conteur. Bien entendu, toutes les personnes présentes dans l’assistance ne sont pas obligées d’être agissantes ; elles en ont le choix et surtout la liberté. Quoique, de toute façon, par sa simple présence, la composition de l’assistance guide le conteur sur les choix de ses contes, car ce dernier ne conte pas indistinctement la même chose à des habitués, à un rassemblement familial ou à des enfants. En cela, l’assistance est le contraire des spectateurs qui sont considérés en tant que foule involontaire contemplant passivement une représentation sans pouvoir influer sur son cours. 8. L’intimité du lieu Pour que les éléments de l’assistance et de la relation soient tout à fait effectifs, l’acte de conter doit se dérouler dans un endroit approprié, convivial et intime, « à la mesure de la rencontre entre le conteur et l’assistance ». Pour que la coexistence directe, personnelle et vécue soit manifeste, ne pourront prendre place dans ce lieu convivial qu’un nombre déterminé de personnes (selon l’endroit et l’aptitude du conteur). C’est à partir du moment où le conteur ne peut plus considérer singulièrement les gens présents que le nombre déterminé de personnes passe en surnombre, que le groupe se transforme en foule, que l’assistant devient spectateur et que la relation se change en représentation ou en contemplation. De plus, trop nombreuse, l’assistance, même si elle le voulait, ne pourrait plus prendre part individuellement à la soirée. * * * Cette définition du conteur, essentiellement, ce qu’elle nous montre, c’est en quoi le conte est un savoir-faire spécifique à part entière : ce n’est pas le conte qui fait le conteur, mais le fait de conter et le contexte dans lequel il se déroule. Quant à la compréhension des commentaires sur les éléments de la définition, ils nous permettent de revenir à nos préoccupations premières : à savoir qu’un interprète de contes n’est pas un conteur et que la spectacularisation altère le conte. 5 L’interprète de contes n’est pas un conteur J’entends par interprète celui « qui exprime de manière personnelle la pensée, les intentions d’une œuvre artistique, qu’elle soit littéraire, théâtrale ou autres… » et qui aura éventuellement fait « l’exploration et [acquis] la maîtrise des différents moyens d’expression du comédien ». Lorsqu’un interprète « incarne » un texte (littéraire ou dramatique, le texte d’un auteur, voire même le sien, un conte, un poème, un monologue…) il le fait avec technique, art et émotion, de manière personnelle et il le maintient texto ; quant au conteur, il s’approprie un conte et par là le transforme en canevas (qui est un plan détaillé d’images mentales) sur lequel il brode ses mots pour re-forger le conte. Dit autrement : l’interprète apprend textuellement les mots d’une oeuvre en conservant l’intégrité de celle-ci (ou de son adaptation, ou de sa mise en scène) ; le conteur « re-construit » l’histoire en la répétant et en modifiant son conte (ajouts / retraits) au fil de sa narration. Les démarches sont inversées : l’un mémorise des mots et trouve des images pour les rendre vivants ; l’autre mémorise des séquences d’images et trouve des mots pour leur donner vie. Mais encore, le texte littéraire ou dramatique, qu’il soit dans un livre ou dit par un interprète, étant écrit (« définitif » dans sa forme et son contenu), est supposé être « objectivement bon » (du moins, on le souhaite car on n’irait pas interpréter en connaissance de cause un texte de piètre qualité) ; c’est-à-dire qu’il est « objectivement bon » indépendamment de l’interprète qui le dit et de ceux qui l’écoutent. Par exemple, le poème Les corbeaux de Rimbaud, qu’il soit dit par Ferré ou un amateur, devant quinze ou trois cents personnes, sera toujours magnifique – même si la façon de le dire, elle, peut varier. Le conte oral, lui, ne peut pas être « objectivement bon » puisqu’il n’existe pas encore totalement, n’étant pas complet ni dans sa forme ni dans son contenu, car il n’est qu’à l’état de canevas (même avancé) : c’est la rencontre entre le conteur et l’assistance dans le lieu approprié qui va permettre au conte de se déployer grandiosement, et c’est dans cette conjonction que le conte comme savoir-faire original trouve toute sa singularité, son unicité, sa totalité. * * * Il s’ensuit visiblement que conter et interpréter sont deux pratiques distinctes et que chacune d’elles possède un savoir-faire unique, magnifique et caractéristique qui est plus souvent qu’autrement antinomique. 6 Aperçus et différences entre une soirée de contes et un spectacle de contes Lors d’une soirée de contes, le conteur brode son conte avec ses mots sur un canevas en relation avec l’assistance présente (enfants, adultes, habitués ou non…), tout comme il choisit ses contes et leur enchaînement en fonction de cette dernière et de l’endroit où il se trouve (cuisine, classe d’école ou café de quartier). Selon la réaction de l’assistance et l’ambiance de la soirée, les histoires prendront leur envol ou couperont au plus court. Peut-être le conteur devra-t-il expliquer quelques passages d’un récit exagéré qui n’ont pas été acceptés par certains sceptiques… En fait, on ne sait pas ce qui va vraiment se dérouler, car le conteur est en relation avec l’assistance et cette dernière l’est avec le conteur : ils « s’inter-influencent ! ». Pour un spectacle de contes, le « conteur » a souvent appris ses contes par coeur, il leur a imputé un ordre de succession arrêtée, le tout est chapeauté par un titre unificateur et une thématique balise le spectacle. Lors des représentations, il racontera ses contes pareillement et dans le même ordre. Il pourra aussi être accompagné par des musiciens (ou une trame musicale) qui interviendront à des endroits précis selon des conventions établies ; la représentation pourra être soutenue visuellement par un décor scénique, si minimal soit-il, et par des effets d’éclairages. 7 Spectacularisation d’une soirée de contes Ces différences, qui, à première vue, paraissent être purement stylistiques, affectent profondément la nature même du conte. Pour comprendre pleinement la perte subie dans la transformation d’une soirée de contes en spectacle de contes, ce que j’appelle la spectacularisation du conte, il faut connaître les deux composantes du (concept de) « spectacle » : la représentation et la répétition à l’identique. Représentation (1) A priori, on peut mettre de côté l’aspect « représentationnel » du spectacle, car la représentation (de quelqu’un ou de quelque chose d’absent) ne s’applique pas lors d’une soirée de contes où le conteur demeure lui-même, contrairement au comédien qui peut représenter un personnage lors d’une pièce de théâtre (comme une toile figurative peut représenter un paysage). Dans ces derniers cas, re-présenter, c’est rendre présent, c’est-à-dire « assurer la présence » ou « remplacer » quelqu’un ou quelque chose d’absent. Or, le conteur est là et ne présente personne d’autre que lui-même. Répétition à l’identique C’est plutôt la dimension structurelle du spectacle, la re-présentation, la répétition à l’identique, qui nous intéresse ici puisqu’elle est « un déroulement où le contenu et la forme sont décidés et fixés à l’avance » et où « ce qu’on re-présente au public est inchangé, d’une fois à l’autre, lors de plusieurs séances ». (Si, lors d’un spectacle, le contenu et / ou la forme ne sont pas fixés, c’est que l’appellation « spectacle » est donnée à tord ou au sens large d’une « manifestation publique », et que l'on assiste plutôt à un autre sorte d’événement comme le sont les veillées de contes, les soirées de danses, les jams sessions, les improvisations, les happenings, etc. Ces derniers, justement, tels que les expliquait Allan Kaprow au début des années 60, ont été institués en réaction au caractère non participatif et invariable du « spectacle ».) Lorsque la soirée de contes « cordiale » se fixe en spectacle « prédéfini » reproductible et re-présentable, ce qui est figé, c’est non seulement le contenu (les mots qui forgent le conte) et la forme (le brodage sur canevas et l’enchaînement des contes), mais aussi la relation entre le conteur et l’assistance ; ainsi, l’activité souple et adaptable qu’est la soirée de contes devient arrêtée, définie, réglée ; elle n’est plus relationnelle mais « autosuffisante ». Aussi bien que, dans un premier temps, en remplaçant le brodage par du « par cœur » et le canevas par un texte littéral, le conteur se change en interprète. Dans un second temps, en retirant à l’assistance le droit d’influencer la soirée de contes, on la transforme en spectateurs passifs. Représentation (2) Ironiquement, voilà que la représentation, qui était absente dans un premier temps, apparaît par le détour de la bande : un conteur qui spectacularise le conte se mute en un interprète de contes qui se présente (à lui-même et aux autres) comme un conteur ; il est en représentation (de lui-même) puisqu’il persiste à se montrer comme le conteur qu’il n’est plus ! Mais n’est-ce pas là le propre du comédien, que de jouer un personnage ? C’est ainsi que la spectacularisation du conte, en cristallisant le contenu, la forme et l’enchaînement des contes, et en changeant la relation en représentation ou en contemplation, transforme le conteur en interprète, l’assistance en spectateurs, et le savoir-faire du conte en « autre chose » qui n’est plus (vraiment) du conte mais qui prétend ou pense en être (véritablement). (Est-il besoin de préciser qu’il ne faut pas confondre le conteur spectaculaire - celui qui transforme une soirée de contes en spectacle de contes et le conteur performatif ou expressif qui produit des effets visuels ou émotionnels ? Le conteur peut très bien être performatif et expressif sans pour autant spectaculariser le conte.) 8 Théâtralisation Pas plus qu’il ne faut assimiler la spectacularisation, qui est structurelle, et la théâtralisation, qui a à voir avec les dispositifs scéniques (espace, objets, scénographie, costumes, environnement sonore, éclairage…) ; la spectacularisation abolit le conte de l’intérieur (en changeant sa nature) tandis que la théâtralisation atrophie le conte de l’extérieur. Dans la théâtralisation, chaque dispositif scénique brime la relation que le conteur entretient avec l’assistance : hauteur et éloignement de la scène, individus laissés dans l’obscurité, 4e mur (écran imaginaire qui sépare l'acteur du spectateur), capacité nominale de la salle (surnombre), éclairage aveuglant sur le conteur, amplification, etc. Tous ces dispositifs scéniques amenuisent la relation que le conteur entretient avec l’assistance car chacun d’eux l’en éloigne. C’est d’ailleurs un des paradoxe du théâtre ; vouloir se rapprocher humainement du public tout en le repoussant matériellement ! Contrairement à la spectacularisation qui change la nature du conte (de plusieurs de ses éléments), la théâtralisation ne fait que toucher à un seul : la relation. Elle ne la fait pas disparaître, mais elle la met en péril : plus il y en a de dispositifs scéniques, moins il y a de relation. 9 Le conteur et l’assistance ; une question de bonnes relations Le conteur, lors d’une soirée de contes, est en relation avec une assistance « agissante » ; ce qui la rend active, c’est la relation partagée avec le conteur qui est une coexistence directe, personnelle et vécue. Il faut comprendre que la relation est l’élément qui fait du conte une pratique vivante et partagée ; c’est aussi la relation qui rend possible le plein épanouissement du savoir-faire du conteur (broder avec ses mots sur le canevas de son conte) et qui va définir ses possibilités comme ses limites. Par exemple : Le conte n’est pas un art de la scène Il est aisé de comprendre qu’il y a une dégradation de la relation humaine et partagée (de la coexistence directe, personnelle et vécue) dans un contexte de théâtralisation scénique excessif ; ce qui en reste fait d’elle un rapport indirect, impersonnel et subi : ce n’est plus de la coexistence, c’est de l’existence médiatisée, c’est finalement de « l’éloignement ». D’autre part, lors d'un spectacle de contes, non seulement le conteur n’a plus de relation avec l’assistance, mais l’assistance elle-même n’a plus de relation avec le conteur. L’un devient interprète, l’autre spectateur (d’une vedette). Et il ne faut pas se méprendre : ce n’est pas parce que 350 personnes écoutent, rient ou rêvent dans une salle qu’ils sont en relation avec l’« artiste » ; ce serait confondre relation et réaction. Aussi vrai que l’on peut rire des farces d’un humoriste à la télévision ; aussi vrai que nous n’entretenons aucune relation avec lui. La relation fait l’assistance La relation humaine et partagée réunit le conteur et l’assistance, c’est une rencontre à double sens où l’assistance peut influer sur le cours de la soirée (sur le choix des contes, leur ordonnance, leur durée, etc., ce qui n’est pas le cas lors d’un spectacle où le contenu et la forme sont fixés à l’avance), de telle sorte que retirer à l’assistance son droit d’inflexion, c’est la priver de sa liberté à influer sur le cours de choses, autant qu’enlever au conteur sa « relation à l’assistance », c’est l’amputer du lien qui le relie au monde. * * * C’est pourquoi, et je le répète, le conteur ne doit pas conter n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment, à n’importe qui ; il doit attendre aux derniers instants, rendu sur les lieux, pour voir qui l’épaulera tout au long de la soirée, pour que les mots qui forgent ses contes se tissent merveilleusement sur leur canevas d’appui, dans un enchaînement exceptionnel ! C’est ce qui fait la différence entre un conteur et un interprète de contes, entre une soirée de contes et un spectacle ! André Lemelin - info |